|
Un intellectuel à la tête de l'armée
Il n'est pas un vieux routier de la politique. Au Congo, peu de gens le connaissent. Maître de Conférences à l'université Marien Ngouabi, auteur de La Mondialité, ministre à la présidence, chargé de la coopération et de l'action humanitaire dans le précédent gouvernement, Charles Zacharie Bowao a été propulsé ministre à la présidence, chargé de la Défense nationale, en septembre dernier. Une situation inédite dans un pays où les militaires ont toujours eu le pouvoir.
Par Bedel Baouna
Il a été l'objet d'une vive polémique sur la Toile. Récemment, La Lettre du continent a rapporté que Charles Zacharie Bowao avait été prié d'emménager dans une villa à 12 000 euros par mois. Une situation qui aurait généré un scandale en France (Hervé Gaymard avait dû quitter le gouvernement pour le même fait). Mais le Congo n'est pas la France : la notion de dépense publique n'y est pas connue. De scandale non plus.
En ce début d'année, Charles Zacharie Bowao est très actif. Sans doute lui fallait-il ce portefeuille pour être visible et lisible. En effet, le vendredi 5 février dernier, à Brazzaville, il a paraphé avec l'ambassadeur de France au Congo Jean François Valette, un accord portant sur l'ouverture, en septembre, d'une école militaire à vocation régionale, dans le domaine des travaux publics et du bâtiment. La France injectera dans ce projet quelque 378 millions de FCFA. L'école sera bâtie sur la RN2, à la périphérie de Brazzaville, et accueillera des stagiaires militaires en provenance de 17 pays africains, pour se former aux métiers du bâtiment (électricité, plomberie, maçonnerie, menuiserie) et des Travaux publics comme la réhabilitation ou la création de pistes en terre ou en latérite.
Trois semaines plus tôt, Charles Zacharie Bowao, dans ses voeux aux FAC (Forces armées congolaises) et à la Gendarmerie nationale, avait annoncé une modernisation de ces deux corps d'armée. Une préoccupation, selon le ministre, au coeur du "Chemin d'avenir", dont le mot d'ordre est le changement de mentalité. Et, pour changer l'image d'une armée délabrée, Charles Zacharie Bowao prévoit de moderniser les équipements, d'améliorer la formation des militaires et leurs conditions de vie. Incitant les militaires à plus d'efficacité : « Il faut plus de discipline et d'esprit de corps afin que nous assurions un rendement meilleur. Car les équipements, la formation et les conditions de vie et de travail ne feront pas long feu s'ils ne s'accompagnent pas d'un encadrement rigoureux et méthodique des troupes. Il faut donc pratiquer de manière systématique le principe de la sanction, notamment la récompense du travail bien fait, la punition des fautes et infractions militaires aux règles établies », avait-il estimé. Et d'ajouter : « Je tiens à ce que vous preniez chacun, en votre for intérieur, l'engagement de travailler avec tout votre cœur à éliminer cette année tous les maux qui plombent la disponibilité opérationnelle de nos unités et dont le remède est à votre portée. Je veux, pour cette année, que nous améliorions davantage notre gouvernance interne pour participer au contexte général du gouvernement par la preuve. Qu'il soit mis fin au spectacle hallucinant et honteux d'agents des forces armées qui remplissent les bars et buvettes, en uniforme, armes à la main, et ce, même pendant les heures de travail ! " Son message sera-t-il entendu? C'est tout le mal qu'on lui souhaite. Car, l'armée congolaise, outre ses officiers pléthoriques, semble bien désorganisée...
Quels pouvoirs ?
Le 14 juillet prochain, sur les Champs Elysées, aux côtés des présidents français et africains (en France, durant les défilés, le président et les ministres sont assis dans la même tribune, contrairement au Congo), ce sera le jour de gloire de Charles Zacharie Bowao. Une mise en orbite dont il se régalera à satiété. Le sourire au coin des lèvres, il verra défiler les militaires congolais, les généraux, les colonels, les commandants, etc, lui qui n'est pas militaire. Mais dispose-t-il de réels pouvoirs? Il eût fallu, pour ce portefeuille, un ministère d'Etat. Cela eût tout changé. Là, Charles Zacharie Bowao apparaît comme un faire-valoir. Eh oui, c'est ça aussi le "Chemin d'avenir". Donner l'impression d'avoir un réel pouvoir, alors qu'on n'en a pas! Le capitaine du bateau est seul maître à bord; il tient la boussole d'une main de fer. Les équipages, des première et deuxième classes, ne sont que des passagers comme les autres. Et, en tant que tels, ils doivent suivre le guide, celui qui les amène vers l'avenir. Le capitaine ne se trompe jamais, même quand le chemin emprunté comporte d'énormes icebergs...
Le ministre Charles Zacharie Bowao a une autre casquette : c'est un penseur. Il enseigne ; il dirige les thèses; il donne des conférences; il écrit. Parmi ses publications, La Mondialité. Alors, dans le voyage du Congo vers l'avenir, le passager de luxe Charles Zacharie Bowao ressortira son Essai -- sa fierté. Il soumettra à ses co-passagers non pas "l'amour de la sagesse, mais la sagesse de l'amour". Une réflexion bizarre, une redondance, tant l'amour est un sentiment sage. Et, pour reprendre le résumé de son livre, "entre ce-qui-s'est-passé, ce-qui-se-passe et ce-qui-va-se-passer", il appartiendra aux passagers " d'aménager un espace de médiation éthique qui mette la réflexion épistémologique à l'abri des désolations journalistiques et des sentences idéologiques intempestives". Le ministre-philosophe enseignera que La Mondialité, c'est "une certaine conscience du vouloir-vivre-ensemble dont il faut dire la signification à la croisée d'une histoire du temps qui s'achève et d'une culture du temps qui s'annonce, la mondialisation renvoyant à cette histoire tandis que la mondialité, elle, renvoie à cette culture nouvelle". En fait, pour le ministre-philosophe, l'avenir est une culture. Il n'a pas tort : épouser l'avenir suppose qu'on s'y prépare, que les conditions de cet avenir soient maximales -- le chemin qui mène vers l'avenir soit bien tracé, dégagé. Non, l'avenir ne se prêche pas, il se crée à partir de ce que l'on a accumulé de positif. Est-ce le cas au pays des généraux? Le ministre-philosophe assène : "Repenser l'Afrique dans le contexte recherché d'humanisation de la mondialité est une épreuve éthique. Elle suppose et suggère que chaque culture libère la part d'universalité dont elle est, heureusement, porteuse." Question : l'homme a-t-il vocation à humaniser le monde ou à mondialiser l'homme? Aucun doute, Charles Zacharie Bowao y réfléchira, quand le navire dont il est l'un des passagers de première classe naviguera à vue. |